Tout commence le 1er janvier 2013. Hervé réussit à retrouver M. Laurent Maury, la personne qui avait publié le listing "Jeux de nombres" , dans le magazine " Le Végéphile" 29 ans plus tôt. Après lui avoir posé quelques questions, nous avons rapidement compris que Mr Maury ne s'était pas simplement contenté de ce listing pour le VG5000, mais était un véritable acteur de la petite histoire de cette machine ! Nous le remercions chaleureusement pour cette interview remplie d'informations inédites !

Bonjour Mr Maury et merci d'avoir accepté de répondre à nos questions concernant le VG5000.

Pouvez-vous décrire votre parcours informatique ?
J'ai commencé avec la calculatrice programmable HP33C de mon père (chercheur au CEA). Puis j'ai récupéré une HP41C dont j'ai désassemblé le code machine et pour laquelle j'ai écrit pas mal de programmes de mathématiques élémentaires. En parallèle, j'ai débuté mes études à l'université d'Orsay (Paris XI) en mathématiques. À l'époque, je montais des Apple 2 pour mes potes (82/83) et nous avions complètement réécrit une partie de l'os (microprocesseur 6502) afin d'améliorer certains traitements d'affichage. J'écrivais alors des jeux d'actions en assembleur pour l'Apple 2. J'avais aussi fait un SICOB où je faisais la démo du T07 de Thomson mais je ne me souviens plus si c'était avant ou après le VG.
Ma mère était la secrétaire de l'un des patrons de Philips France et on m'a tout naturellement proposé de collaborer au succès du VG5000. J'avais ainsi participé à un salon où était présenté le VG5000 et j'avais écrit le programme de jeu de type tirage au sort qui permettait à des gamins de gagner une machine. Puis, j'ai été invité à écrire davantage de jeu, dont certains nécessitaient une programmation en assembleur. Philips m'a alors invité à écrire une cassette complète, baptisée Divertissements, et qui contenait une dizaine de jeu, la plupart écrits en Basic et un casse-brique écrit en Z80 natif. J'ai poursuivi mes études de mathématiques jusqu'au doctorat puis je suis entré dans l'industrie du logiciel avant de reprendre une activité de développeur dans le monde iOS.

Comment êtes-vous entré au Centre de Technologique Informatiques du groupe Philips et quelle était votre activité ?
J'
étais au CTI en mode free-lance. En gros, je disposais d'un badge, je pouvais m'y rendre quand j'avais besoin de saisir du code ou de tester un programme. Je n'avais pas de bureau à proprement parler. Mon poste de travail sommaire jouxtait le labo où Moreno testait sa carte à puce.

Avez-vous travaillé sur des titres VG5000 publiés et si oui lesquels (il n'y a à priori aucun copyright ni nom de programmeur planqué dans le code des jeux) ?
Pas mal de choses en plus de la cassette Divertissement. Mais je n'ai plus la liste en tête. Côté dév aboutis, tout a été publié / édité par Vifi Nathan dirigé alors par un certain Alain Delesque si je me souviens bien. Côté prototypes, j'ai proposé plein de jeux d'arcade rédigés en assembleur à Philips, et une sorte de RPG. Mais les budgets étaient limités et aucun de ces protos n'a vu le jour.


Savez-vous comment se faisait l'édition des programmes VG5000 ? Peu d'éditeurs externes ont produit des logiciels sur cette machine et à priori aucun de façon totalement indépendante (sans passer par Philips). Savez-vous pourquoi ?
Oui, c'est vrai. Au CTI, je bossais sur une machine propriétaire Philips PMDS dont le numéro m'échappe. La bécane tournait sous Multics. Je disposais d'un émulateur VG5000 développé par Philips et de quelques éditeurs de code assembleur. Les environnements de tests étaient rudimentaires et tout fonctionnait en émulation. Je crois savoir que Philips n'a jamais licencié son émulateur. Pour le code Basic, je bossais directement sur un VG5000 avec ses petites touches.

Vous avez cité Frédéric Oberkampf comme collègue, quelle était son activité au Centre de Technologie ?
Programmeur. Il était situé à l'étage du dessus. Il bossait à l'époque sur plusieurs jeux en ASM notamment une reprise de Space invaders et quelques autres trucs du genre. Il m'a bien aidé notamment dans la gestion des vecteurs d'interruption.

Vous avez fait allusion à un space invader, s'agirait-il du "Monstre" (cassette numéro 5) ?



Absolument. Et je crois qu'il a également codé l'Hélicoptère.

Existaient t'ils des outils pour développer directement sur VG5000 ?
Oui, émulateur VG5000 et éditeur de code source ASM Z80.

Sur la majorité des programmes Philips, le code mélange le Basic et du code machine (une ligne contenant un
CALL appelle le programme). Savez-vous comment étaient générés ces fichiers ?
Les fichiers de code machine étaient directement générés par l'assembleur qui tournait sur le PMDS. C'est ce que je livrai à l'éditeur.

Il existe des token dans le basic du VG5000 mais il n' y a pas de code derrière ces
tokens, comme disk, modem. Avez-vous des informations sur ce sujet ?

Philips avait prévu une version plus sophistiquée de l'OS à ma connaissance avant le lancement du VG. Au final, on a simplifié. Le VG8000 devait apporter de très nombreuses extensions.

Y a t-il eu des projets de jeux non finalisés comme Tennis (annoncé dans un document marketing Philips) ?
Plein. Certains protos ont été regardés mais, pour une raison sans doute liée au manque de succès du VG ou à d'autres motifs que j'ignore, d'un coup la division micro a été abandonnée avec la mort du projet VG8000.

Quels sont vos meilleurs et pires souvenirs de développement sur le VG5000 ?
Tous étaient bons. Franchement, j'aimais bien cette époque où tout semblait possible. On étaient tous excités par l'arrivée de la micro et les évolutions des machines étaient encore contrôlables. Et puis, il nous fallait rivaliser d'ingéniosité pour faire entrer le plus de fonctions possibles dans le moins de mémoire possible. On comprenait aussi ce qu'est une architecture CPU / BUS / Interrupt... Je donne des cours iOS depuis 2 ans, croyez-moi, c'est nettement moins funky :-)

Venons-en au Végéphile. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce "fanzine" et comment avez-vous été amené à y participer ?


Philips m'a demandé d'assurer un peu de marketing lors du lancement de la cassette Divertissement. J'avais bossé au CTI
(
Centre de Technologies Informatiques du groupe Philips, situé à Fontenay aux Roses) et chez Vifi rue d'Uzès sur ces programmes. J'ai proposé à Philips de rédiger un article sur ma passion pour la micro, le VG et de me confier une petite rubrique du type "le programme amusant à saisir soi-même". L'idée les a séduit, un photographe ainsi qu'un journaliste sont venus chez moi afin de m'interviewer et de faire une photo. J'ai écrit un petit programme à la volée et ils sont repartis satisfaits. Je n'ai jamais su si d'autres numéros du Végéphile ont été produits. A tout le moins, Philips ne m'a jamais recontacté à ce sujet.

Savez-vous combien de numéros de Végéphile ont été créés ?

Un seul.


Le VG5000 a eu une carrière relativement courte, comme un certain nombre de micros de cette époque. Pouvez-vous nous dire à partir de quel moment la machine n'a plus été supportée par Philips France, et pour quelle(s) raison(s) (ventes décevantes,hardware un peu trop faible pour faire face à la concurrence, doublon avec les MSX bas de gamme ? )
Si je me souviens bien, les ventes étaient décevantes. Le prix de la machine la positionnait assez mal vis-à-vis de la concurrence. Pourtant, le prototype du VG8000 que j'ai bel et bien vu chez Philips avenue Montaigne représentait une véritable évolution par rapport au VG5000 : résolution écran, cartouches, compilateur C, microprocesseur 68000 (si je me souviens bien). Je pense que le choix de Philips a été essentiellement politique. Le patron de l'époque était M. Jurazinski si je me souviens bien...

Dans le Végéphile, l'article vous concernant indique que vous avez programmé un Othello chez Philips. S'agirait t'il du titre "Reversis" ?
Ce logiciel bien qu'annoncé dans les publicités de l'époque dès le lancement de la machine ne semble pas avoir été commercialisé, tout comme "Mission Delta" (aucun collectionneur ni fan n'a ces titres). Savez-vous si ces titres ont été diffusés ou pas ?



Oui, Reversi, il s'agit bien d'un Othello. C'est l'un des protos que j'ai écrits en ASM et qui n'ont jamais vu le jour. Mentionnons en outre que la puissance de calcul du VG et le peu de RAM disponible limitaient la pertinence d'un tel jeu de réflexion.
Reversi, à ma connaissance, n'a jamais publié

Avez vous encore des archives ou de la documentation sur les développements de l'époque ?
Hélas, non... rien.


Aviez-vous des contacts avec les sites de fabrication du VG5000 ?
Les chiffres de vente des machines disponibles sur le net oscillent entre 70 000 et 300 000.
Aucune idée. Mais je vais chercher auprès des anciens collègues de ma mère.


Avez-vous entendu parler de deux déclinaisons spéciales du VG5000, les version Moulinex (orange) et Scholtès (bleu). Personne ne possède ces machines, s'agirait t'il d'une légende urbaine comme internet sait si bien les propager ou pouvez-vous nous confirmer l'existence de ces machines ?

Non, jamais entendu parler de ces versions. Je ne crois pas que Philips se soit amusé à ça...


J'avais échangé quelques emails avec des anciens de la radiotechnique, le VG5000 est un projet franco-français de quelques ingénieurs qui travaillaient sur videopac et minitel et qui pensaient pouvoir développer un micro d'initiation....ce projet n'était pas vraiment été reconnu ni soutenu par la maison mère Philips NL qui travaillait sur le projet de VG8000 (pré MSX).
L'équipe marketing France envisageait début 85, le successeur du VG5000, le VG6000 puis VG9000 et comme par hasard, on ne parle pas de la section VG8000, 8010, 8020.....
Intéressant. J'ai rencontré certains des concepteurs de cette machine (VG5000) en effet. Mais j'ignorais qu'ils avaient des plans autres que le VG8000. J'ai juste été certain qu'une version intermédiaire (le 6000 ???) était à l'étude, s'appuyant sur la même architecture mais boostée que celle du 5000.


Dans votre précédent message, vous avez mentionné le VG8000. Saviez-vous que cette référence correspond aussi au premier micro MSX produit à la Radiotechnique en 1984 ?

Non, vous me l'apprenez... Très intéressant, merci.

Si j'ai bien compris, les jeux Philips étaient développés au CTI. Combien y avait t'il de personnes travaillant sur VG5000 ?
Très peu. Je pense que 2 / 3 personnes au maximum bossaient à plein temps sur cette machine, dont Fred. Est-il possible de le retrouver celui-là ?

Y avait-il des outils "graphiques" pour composer les décors et sprites des jeux ? Certains sont assez élaborés aux vues des contraintes posées par la puce vidéo (mode caractère).
J'avais développé le mien en ASM pour concevoir les différents niveaux du casse-brique. Fred de son côté avait écrit un outil plus puissant pour modéliser les niveaux de ses jeux. A ma connaissance, aucun outil "officiel" n'existait. De nombreux jeux ont été créés par saisie manuelle des codes des sprites à afficher sur l'écran (ligne par ligne).

Le VG5000 gère à la fois les messages en français et en anglais (mode international) avec trois poke à taper, il peut aussi passer en mode querty via soft mais aussi par une légère modification du hard (je dois avoir quelque part), Le VG5000 aurait-il eu des ambitions internationales ?
Absolument. Je me souviens très bien que les concepteurs de l'engin avaient ce type de développement international en tête. L'idée n'était pas bête : la qualité de l'affichage était plutôt surprenante; l'interpréteur BASIC tenait la route; la stabilité de l'os était bien réelle... Mais il semble que la maison-mère ne fut jamais vraiment intéressée par ce projet. Je me souviens d'avoir intégré le logo philips à l'un des jeux que j'avais écrit. Il a fallu le retirer avant publication tant les responsables de cette activités en France craignaient les réactions négatives de la corp...


Avez-vous eu vent d'un projet consistant a interfacer le VG5000 avec un lecteur laser videodisque pour des logiciels éducatifs (une sorte d’ancêtre du CDI) ?
J'ai rencontré l'équipe (en France) qui bossait sur le LaserDiscVideo (video disc). Deux techniques s'affrontaient alors :
1. un format ressemblant à celui du CD, disques d'un rayon proche de celui des vinyles, écriture par cercles concentriques en partant du centre du disque
2. un format coupant le disque en 2 demi-cercles opposés, avec 2 dispositifs laser de lecture dans le lecteurJe n'ai en revanche jamais entendu parler de quoi que ce soit en matière d'interfaçage du VG avec le video disc.

Philips envisageait des jeux ou langage (
Logo annoncé en 85) sur cartouche, en avez-vous eu des échos ?

Oui. C'était une idée qui a traîné chez Philips durant quelques temps. On m'avait demandé mon avis à ce sujet mais rien n'a vu le jour non plus. J'avais aussi proposé un univers éducatif pour l'enseignement des principes de base des mathématiques aux jeunes enfants : sans suite.

Le mot de la fin ?
C'était une époque magique. J'étais môme et passionné. L'Europe disposait à l'époque de plein de beaux projets, tant en soft qu'en hard. Je suis bien triste que ces projets, dont certains étaient pourtant remarquables, fussent abandonnés ou revendus pour une bouchée de pain à d'autres entreprises. Quand on y pense, l'architecture du 5000 était robuste et fiable. L'OS et l'interpréteur Basic sérieux...
C'était un beau projet, couronné de succès d'un point de vue commercial, qui plaçait la France et l'Europe dans le peloton de tête des constructeurs / éditeurs en micro informatique. Son seul défaut : ne pas avoir eu de soutien à Eindhoven.

interview Hervé Monchatre et Carl Hervier